Le cadeau du Nil

Lorsque le soleil entre dans le signe du Capricorne, les eaux du Nil commencent à gonfler jusqu’à ce qu’elles atteignent une hauteur de vingt ârech au-dessus du niveau qu’elles ont en hiver. La crue se fait progressivement et jour par jour. On a, pour l’apprécier, établi dans la ville de Misr des meqias (nilomètres) et des lieux d’observation.

Un fonctionnaire reçoit par an un traitement de mille dinars pour veiller à leur entretien et pour constater les progrès de la hauteur de l’eau. Dès le premier jour de la crue, il fait parcourir la ville par des crieurs publics qui proclament que le Dieu très haut et très saint a fait croître aujourd’hui le Nil de tant de doigts ; et tous les jours on signale l’augmentation survenue.

Lorsque la hauteur de l’eau a augmenté d’un guez, on bat le tambour en signe de joie et on se livre à des manifestations d’allégresse jusqu’à ce que l’eau ait atteint dix-sept ârech. Ces dix-sept ârech constituent le niveau ordinaire de la crue. S’il y en a moins, on dit que l’inondation est insuffisante. On distribue alors des aumônes, on fait des vœux, on témoigne de la tristesse et du chagrin. Lorsque, au contraire, il y a plus de dix-sept ârech, le peuple fait éclater la satisfaction qu’il éprouve, par des fêtes et des réjouissances. Si la crue du Nil n’atteint pas dix-sept coudées, le sultan ne fait pas payer d’impôt foncier aux cultivateurs.

On a dérivé du Nil un grand nombre de canaux qui vont dans toutes les directions. De ces canaux s’en détachent d’autres plus petits servant à irriguer les villages et les champs qui se trouvent sur leurs bords. L’eau est élevée au moyen de roues hydrauliques dont il est difficile d’évaluer le nombre.

Tous les villages de l’Egypte sont bâtis sur des éminences et sur des terrains élevés, afin d’éviter qu’ils ne soient submergés à l’époque de l’inondation, lorsque le pays est couvert par les eaux. On communique alors d’un village à l’autre au moyen de barques.

On a, d’une extrémité de l’Egypte à l’autre, établi une levée en terre qui longe le Nil et sert de route. Le Trésor verse, tous les ans, entre les mains d’un fonctionnaire qui inspire toute confiance, une somme de dix mille dinars pour faire à cette chaussée les réparations nécessaires.

La population fait ses provisions pour les quatre mois que dure l’inondation et pendant lesquels le pays est submergé. Dans la campagne et dans les villages, on cuit la quantité de pain nécessaire pour cet espace de temps, et on le fait sécher pour qu’il ne puisse pas se gâter.

La crue du Nil se produit régulièrement de la manière suivante : l’eau s’élève pendant quarante jours jusqu’à ce qu’elle ait atteint la hauteur de dix-sept guez ; elle reste stationnaire pendant quarante jours ; puis, elle décroît pendant quarante autres jours, jusqu’à ce qu’elle descende au niveau qu’elle doit conserver pendant l’hiver.

Lorsque les eaux commencent à se retirer, les paysans s’avancent sur le terrain découvert, et à mesure qu’il devient sec, ils y sèment ce qu’ils veulent. Les semailles d’hiver et d’été se font toutes de cette même façon et il n’est point nécessaire de les arroser de nouveau.

NASSIRI KHOSRAU, RELATION DU VOYAGE

Original language: Arab

Time of action: 11 century (year 1035) CE

Reliability: Direct witness

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